Torturâme

Petite gazette médiocre d'une vie sans importance dont je te fais en ces lignes le bien triste compte-rendu. Je passe mes journées à écrire pour calmer une âme insolente qui ne cesse de déborder de tout. Mes doigts sont bavards et courent sur le clavier sans que je prenne vraiment le temps de porter attention à ma grammaire. Pardonne les fautes que je sème, il n'en poussera rien de cruel, pardonne aussi mes syntaxes apocalyptiques, sombres reflets d'une déchéance interne que je ne peux expliquer clairement. Les anti dépresseurs, je n'en veux plus. Regarde le résulat! Suis incapable de me restreindre à la dose prescrite et entame des proportions à proscrire. Moi qui avait étudié autrefois les effets des neuromédiateurs et de substances pharmacologiques, je remets aujourd'hui en doute les capacités des opiacés et de ces trucs machins bidules. Ce sont des accélérateurs de conscience et quand ça devrait me calmer, ça ne fait que m'assomer de pensées, de questions, de remords, etc. J'ai dans la tête toutes les étagères des bibliothèques qui se sont cassées la gueule, tout est effeuillé, tout est mélangé et il en résulte une débacle verbale. J'ai une gastro de questions et de mots qui est venue infecter mes méninges. D'un côté comme de l'autre, c'est une putain de sacrée merde je peux te l'assurer!

L'âme se révolte et hurle, puis elle pleure, puis elle veut se barrer de ce corps, puis elle revient en rampant. Elle ne reste jamais en place et si j'ai recours à l'écriture, c'est pour essayer de la calmer. C'est fatiguant d'avoir dans la tête tous ces mots, toutes ces images qui ne cessent de valser. Il semble ne pas y avoir de double barre à cette partition... ça joue du matin au soir et comme ça ne se finit jamais, ça reprend à ce que j'imagine être le début, mais où est le début quand il n'y a pas de fin?
J'ai beau tourner ce torchon dans tous les sens, je l'ai perdu de vue...
Un engrenage difficile à contrer. Ne penser à rien est utopique. J'implore une lobotomie sur le champ, un "reset" sur l'occiput pour que ça s'arrête. Dans ce désordre cérébral, il y a des images dans lesquelles j'essaye de fuire et de me réfugier. Je l'écrivais ce jour à une amie; des images douces, enfantines et imaginaires. J'ai dans mes affaires un vieux livre des contes d'Andersen. J'aime le grain du papier, l'odeur ancienne et le satin des illustrations. Il n'en faut guère plus pour que l'autre éponge là-haut se mette à divaguer. Il extrait, reprend et module des couleurs et des lumières. Il les place stratégiquement, sans faire aucun brouillon. Ce qu'il me peint est d'une précision chirurgicale, sans rature et sans loupé. C'est l'image simple et cosie d'un arbre de Noël, décoré de mille couleurs et de jouets miniatures. Il y a dans ce tableau, une lumière jaune qui baigne comme un soleil d'été tous les membres d'une famille. Il y a dans cette pièce rectangulaire, une large table de ferme, habillée d'une nappe élégante et coiffée d'une vaisselle raffinée. Tout ressemble à ces vieilles images des Noël d'antan. Ca sent bon le pain d'épice et la bougie et il y a sur tous les visages des convives, des sourires roses et des yeux illuminés. Noêl au mois de mars.... j'ai vraiment un pet au casque.
Mais l'image est agréable et je m'y perds, cherchant là-dedans une chaleur humaine que je ne connais finalement que dans ces tableaux. Par la fenêtre, la nuit enrobe les toits et la neige jette ses confétis glacés. Tout est cliché, stéréotypé, acidulé. Tout est si faux, mais j'aimerais que ce soit vrai, juste un instant.
Cette image sucrée calme mon âme. Etrangement, elle se tait et regarde. Elle est là-bas, dehors, de l'autre côté de la fenêtre. Elle regarde derrière la vitre les couleurs et les lumières qui se reflètent dans ses yeux. Dehors, c'est le noir et le blanc. Dedans... toutes les couleurs chaudes et vives de la vie. J'aime regarder cette scène, mais n'y appartiens pas.

J'ai sur mes mains des traces de sang, des tâches d'encre, des cicatrices. Toi tu traînes jamais très loin et quand tu me vois accroché au rebord de cette fenêtre, tu restes en retrait un instant avant de venir me prendre par la main, pour m'écarter de ces choses qui ne sont pas pour moi. Tu restes là, à quelques mètres, silencieux gardien d'une âme capricieuse et puérile. Tu me laisses rêver seul un instant, comme tu me laisserais seul me recueillir sur la tombe de mon ami. Par respect, par je ne sais quoi d'humain. Et quand tu viens me chercher, je ne t'entends jamais venir. Tu as cette délicatesse un peu féline et cette touchante courtoisie de mettre dans tes gestes un curieux accord de douceur et de précaution. Tu n'aimes pas m'emmener ainsi, mais jamais tu ne le fais brusquement et m'accordes tout le temps nécessaire. Tu sais comme moi, que rester devant cette image, c'est rester devant le miroir des espérances et des rêves. Pendant ce temps... on n'est plus que spectateur de la vie qui chante et qui sourit de l'autre côté.

J'aimerais être l'un d'entre eux, l'un de ces gens qui sourit près de l'arbre. J'aimerais passer de l'autre côté de la vitre pour savoir ce que ça fait. Toi, tu dis rien. D'ailleurs depuis quelque temps, tu fermes ta gueule, mais je te vois pleurer tu sais? Je suis fou, sans doute, mais pas aveugle... J'ai été un peu trop loin ces derniers temps et me suis cogné contre la vitre, comme un papillon bourré à l'éther. Comment te dire que ce n'est pas toi que je voulais blesser. Je ne voulais blesser personne d'autre que moi. Malheureusement, le lien entre nous t'oblige à subir mes excès et mes gestes auto destructifs.
Je te vois là debout, planté dans la neige comme un épouvantail au pays où même les corbeaux volent sur le dos. Pâle figure de carnaval, dont je devine les yeux noirs et les étoiles humides qui s'en échappent. Le masque t'arrange bien, cher ami, il te laisse cet air autoritaire et élégant même quand tu pleures. Toi tu peux tout cacher, moi pas. J'ai de la peine à te voir ainsi défait, par ma faute. Si je pouvais réparer mon âme, tu ne serais plus obligé de me rassurer tout le temps, ni de veiller sur moi. Triste personnification de mon imaginaire, personnage pathologique, qu'est-ce que j'ai fait de toi?
Tu serais mieux loin de moi. Regarde ce que je fais; tout ce que je touche, je le brise.
Et toi tu dis rien.
Tu m'écoutes, attendant que le sac soit vide, patiemment. Attendant que l'âme arrête de se tordre et qu'elle ait essoré de mon corps toutes les larmes possibles. Il y a des jours où je voudrais la foutre dans une fiole et la vendre sur Ebay!

Chacun son monde, tu as raison. Il y a le sucré-salé de la vie colorée avec ses gens souriants, réunis en famille autour d'un arbre décoré et il y a le nôtre, coupant comme un rasoir, noir et blanc, funeste et délâbré. Quand tu viens prendre ma main lorsque je suis admiratif devant la vie colorée, je vois l'espace d'un court instant ton reflet et le mien en filigrane de l'autre côté. Nous sommes alors aussi translucides l'un que l'autre, deux monstres fantômatiques venus en silence pour simplement contempler, vous contempler.
Puis ta main presse la mienne, tes doigts osseux réchauffent les miens.

Tu ne dis rien, mais je sais qu'il est l'heure, qu'il faut partir et quitter ces rêveries en silence avant que nos ombres effraient ces gens heureux.

...

ES

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@Trappe d'Elise

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