Partager l'article ! Entretien avec la Haine: Je l'ai rencontrée en 2005, pleine de force et d'horreur, aussi je l'ai embrassée parce que je n'avais plus qu'elle et ...
Je l'ai rencontrée en 2005, pleine de force et d'horreur, aussi je l'ai embrassée parce que je n'avais plus qu'elle et parce que j'y trouvais un moteur qui me
maintenait en vie. Mais à quel prix... Nous nous sommes quittés par la suite, en nous regardant froidement au travers du miroir. Elle m'a sourit une dernière fois en me disant " l'Amour ça rend
les Hommes cons, gras et faibles, moi, en revanche, tu vois, j'ai ouvert des vannes de forces que tu ne soupçonnais même pas. Je t'ai fait marcher la tête haute, je t'ai fait respecter, je t'ai
durci la couenne, je t'ai montré la réalité de ce monde. Un jour on se retrouvera, crois-moi..."
Puis elle disparut dans l'obscurité pendant quelques années, tapie au fond du coeur, quelque part où je l'entendais à peine et où il me fut toujours possible de
décliner son offre.
Hier et depuis quelques jours je la croise à nouveau dans le miroir. Elle ricane et se moque en faisant craquer ses phalanges : "Alors cher ami, ta vie te plaît-elle
ainsi? Si tu m'écoutais... Je pourrais faire de toi un homme plus fort encore et..
"Tais-toi" je lui dis. "Tais-toi"...
La Haine est à la fois séduisante et vénéneuse. Magnifique dans sa force et sa noirceur. Elle donne quelque chose d'extrêmement puissant, destructeur mais qui permet
de trouver en soi-même des ressources insoupçonnées. C'est un véritable moteur, un V12 au point de rupture qui, une fois lancé, ne s'arrête jamais, ne connaît pas la fatigue ni la lassitude. Mais
quel terrible marathon de vivre ainsi. Quelle terrible horreur de voir que cette Haine qu'on nourrit ne grandit que dans le seul but de destruction. A nouveau face à elle dans le miroir, ma main
ensanglantée, je la regarde et lui demande posément : "Tu veux quoi au juste? Me faire frapper les murs, me faire exploser le coeur, me faire faire toutes sortes de conneries pour que je finisse
dans une boîte? Qu'est-ce que tu veux??!!"
Elle croisa les bras calmement et me répondit : " Je veux une vengeance, je veux voir souffrir par ta main ceux qui t'ont fait souffrir, mais tu ne m'écoutes pas,
alors forcément, tes coups tu te les prends. Ta main quand elle sera remise, sera plus forte, tes coups seront plus vifs, imparables et douloureux. Ne souhaiterais-tu pas voir ces gens à genoux
implorer ton pardon et avoir cette immense jouissance de le leur refuser comme ils te l'ont refusé? Et porter le coup fatal comme ils te l'ont porté? hein?"
Je baisse la tête, épris d'un vertige de honte.
Elle continue en sifflant : " Pourquoi eux auraient-ils le droit d'être heureux en te crachant dessus, en te démolissant? Pourquoi n'aurais-tu pas droit, toi aussi,
à leur foutre quelques coups? Mais pas dans le dos bien sûr... Monsieur Shaham aime trop l'honneur pour ça! Alors, pourquoi ne pas frapper bien en face, à armes égales, à la loyale? Vivre
comme un rat, ça te plaît, dis?"
"ASSEZ!!!!!" De rage, j'explose le miroir en lui criant de se taire et de me laisser tranquille.
Je fuis sans cesse, je fuis ce que je suis, ces souvenirs et ces horreurs qui me poursuivent. Le coeur s'emballe et m'entraîne dans sa course au travers du Grand
Foyer. Courir pour fuir sa propre identité mais les pas jamais ne peuvent nous séparer de ce que l'on est. Haletant, accroché au buste de Garnier je lui implore pardon mais vois du coin de l'oeil
ces démons sortir des murs et lécher le parquet. Je fuis comme un pauvre diable, piqué par cette guêpe de Haine et de rancune. Dévalant le grand escalier je manque de ma vautrer lamentablement
sur le marbre, joue les équilibristes sur une vie devenue lame de rasoir. Sur le parvis de l'opéra, je respire, enfin. Respirer, ne jamais oublier ça. Respirer et regarder les badauds, la vie, la
vraie, celle que je n'aurais que dans mes rêves. Derrière moi, point de démons à mes trousses, alors j'expire, soulagé, adressant à mes muses sur le toit un geste de salut respectueux. Je leur
confesse en silence "Aidez-moi, je vous en prie..."
Mais les muses restent tournées vers l'avenue. Elles savent de toute façon que cette crise se terminera sans qu'elle aient besoin d'intervenir. Leur sagesse est d'or
et en les regardant si fièrement assises sur l'attique du monument, je me sens rassuré. L'opéra a ses gardiennes ailées, il ne risque rien. Heureusement.
Le souffle retrouvé je m'assois sur les marches en passant anonyme et éphémère.
Mais plus tard, la Haine me retrouve et se pose devant moi. Toujours très fringante, très belle dans sa noirceur et très... ensorcelante, elle me regarde de haut me
disant : "Si tu le voulais, je pourrais faire de toi un homme redouté et respecté. Tu as un bon potentiel, il suffirait juste que tu m'enlèves cette chaîne qui m'empêche de cibler tes coups
vers un autre que toi."
Je lui répondis : "Non, cela jamais. Fais de moi ce que tu veux, use de mon corps comme il te plaira, jusqu'à ce qu'il cède et qu'il tombe, mais jamais je ne
te donnerai ma raison."
La Haine, vexée fronça les sourcils : "Alors cours et cours vite parce que je ferai de toi ton pire ennemi. Tu seras ton ennemi mortel!"
Les muses alertées par ce conflit qui se joue sur le parvis, fixent la Haine d'un air menaçant, battent des ailes, se tenant prêtes à l'offensive. Je comprends alors
que dans cette guerre que je déclare à la Haine, j'aurais comme alliées Musique, Lyrisme et Poésie.
Alors, confiant, je regarde ma sévère interlocutrice et dans un sourire amusé lui rétorque :
" Et bien, ainsi soit-il et que le meilleur gagne... "
La Haine, alors se redressa, gonflée d'orgueil et de mépris. En s'éloignant elle cracha : " Je te détruirai, petit fantôme, toi et tes Muses. Je te pousserai à bout
et tu crèveras sous tes coups! "