Soirée Costumée

C'était un soir, fin décembre, où, comme depuis des mois, je donnais un cours à mon élève violoniste, Sally. Un cours qui n'avait rien de particulier aux précédents, si toutefois il est admis qu'un fantôme qui donne un cours dans le sous-sol de l'opéra n'est pas une chose particulière... J'étais au piano, comme à mon habitude, taquinant le sourire émaillé de l'instrument en attendant que mon élève finisse d'accorder le sien. Ce qui, je dois le reconnaître, prend un temps assez pesant...
La leçon se passa sans heurt; nous échangions nos accords, je lui enseigne musicalité et technique et elle suit mes conseils avec une assiduité remarquable.
Au terme du cours, je repris mon monologue au clavier, attendant que Sally range ses affaires et quitte ma pièce.
Mais ce soir-là, elle pris tout son temps, comme on dit, jouant avec ma patience et ma curiosité. Elle se retourna vers moi sans dire un mot, visiblement hésitante et gênée.
" Quoi?" lui demandai-je.
Elle me répondit timidement :
- Est-ce que... Est-ce que tu accepterais si je t'invitais ce soir à une soirée costumée chez une de mes amie?

Surpris, je stoppai net mon jeu sur le piano, mes mains suspendues au-dessus des touches.
- M'inviter? Moi? Ce soir? ... et pourquoi tu me demandes ça?
Sally resta un moment les yeux dans le grave avant de m'annoncer que son fiancé, David, n'était pas d'humeur à la suivre mais qu'elle avait promis à son amie d'honorer sa soirée.
Restant assis calmement au piano je l'invitais, moi, à y aller seule, mais elle me répliqua sur un ton ferme qu'elle ne voulait justement pas y aller seule.
Soit.
Quand les femmes veulent quelque choses, elles savent enfoncer le clou avec une étrange douceur de persuasion pour l'obtenir.... *soupir*
Je me levai du piano et lui demandai d'un air las, connaissant malgré tout la réponse :
- Et je présume que tu n'as pas de costume..?
- Ben... Non... me répondit-elle.
Je soupirai plus fort encore  :
- Très bien. Prends tes affaires, on va te trouver un costume. C'est pas à l'opéra qu'on en manque. Une idée sur ce en quoi tu veux t'habiller?

Elle me sourit et me lâcha d'un souffle :
- Je pensais m'habiller en fantôme de l'opéra.
A cet instant je regrettai de m'être levé de mon siège...
- Ah. Bien... tu serais un homme, sans doute, je te prêterais des affaires, mais là.... non. Viens, on va te trouver ce qu'il faut pour une version plus féminine.

Nous sommes donc aller hanter, puisque mon élève voulut être un fantôme, le quatrième étage à la recherche d'un costume sombre et élégant, plus cintré à la taille que le mien et surtout plus féminin. Je n'ai jamais vraiment apprécié flâner entre les frou-frou et les dentelles de la centrale des costumes, mais s'improviser couturier pour un soir me fit tout de même bien plaisir. Je sortis fièrement une robe noire et écarlate, magnifiquement ornée d'or et brodée de petits motifs sur le buste : "Ceci devrait t'aller" lui dis-je en lui tendant la toilette.
Elle sourit : "je veux bien l'essayer..."
- Les hommes à droite, les femmes à gauche, lui répondis-je en lui désignant un endroit où elle puisse se changer.

Lorsqu'elle se montra enfin, j'avais face à moi un bien joli fantôme, mais ne me suis pas senti le droit de lui adresser un compliment plus élogieux que.... "parfait".
Après quoi nous sommes partis en taxi, rejoindre la villa de son amie dans le quartier de Saint Cloud.

 

soiree costumee1

 

La masure était imposante, taillée à l'image de ces maisons de maîtres à la Nouvelle Orléans; de larges colonnes en façade, le teint blanc et les balcons généreusement décorés de plantes méditerranéennes.

Vanessa nous accueillit très chaleureusement. C'est une grande dame, admirablement bien mise et souriante. Une exubérante Morticia Addams pour la soirée, que j'avais peine à regarder dans les yeux. Sally me présenta comme "un ami et voisin de pupitre à l'orchestre", et inventa l'adorable mensonge que son David était retenu à son travail et qu'il n'avait pas pu venir.
Dans le vestibule, je laissais les deux jeunes femmes se retrouver et m'attardais à observer les lieux comme cherchant les issues de secours d'un riche navire que je savais prêt à couler...  Enfin, la belle Vanessa nous conduisit au salon, rejoindre les autres convives.

Tous arboraient des costumes classieux de différentes époques et des masques multicolores. On croisa des courtisanes de la Renaissance aux hautes coiffures blanches et poudrées, des corsaires échoués au bar donnant le change à un couple de vampires; Dracula et sa muse lovée dans un boa de plumes d'autruches. Le ridicule embrassait l'élégance sur des fauteuils pastels et s'empiffrait d'amuse-gueules dans des rires que je n'aimais pas. Nous avons été accueillis en grandes pompes par un officier de carton pâte et une reine d'Afrique. La bourgeoisie s'amusait dans ses paillettes et son strass, moi je commençais à me dire que je n'avais ici pas ma place.

Deux femmes affalées dans un canapé s'amusèrent en regardant cette petite scène.
La première :
- Tiens regarde qui voilà! Sally! Pour une fois qu'elle est bien habillée celle-là!
La seconde ricana et manqua de s'étouffer avec son olive au piment :
- Oh mais... C'est pas David qui est avec elle, si?
- Non, à moins qu'il ait perdu 15 kilos et mis des talonnettes! S'exclama la première.
- Je me demande bien qui c'est....
- Pas encore marié et déjà cocu le David!
- Noooon.... Tu crois qu'elle a couché avec celui-là? Elle serait gonflée de s'afficher ici!
- Si ça s'trouve c'est un danseur qu'elle a payé pour l'accompagner. On m'a dit qu'il y avait de l'eau dans l'gaz chez le petit couple!
- Oh non déconne pas, j'ai déjà acheté mes chaussures pour le mariage, elles m'ont coûté une fortune!
- Ce que tu peux être vénale! Silence ils approchent...

Ces deux adorables pimbêches nous saluèrent immédiatement comme des princes :
- Sally ma chérie!! déclama la première. Ce que tu es MA-GNI-FI-QUE!! Tu es toujours très élégante, en toutes circonstances!
Et la seconde de s'adresser à moi : "Et... vous êtes?"
Je n'ai pas répondu, pris de court par Vanessa qui vint m'enlever mon élève, prétextant devoir lui parler seule à seule :
- Erik, faites donc connaissance avec Mathilde et Annaëlle, je vous emprunte Sally quelques minutes...

Annaëlle m'offrit un verre et un immense sourire aguicheur :
- Vous connaissez Sally depuis longtemps?
- Non, je suis son voisin de pupitre, répondis-je machinalement.
Mathilde reprit de plus belle :
- Oh quel dommage... on ne vous verra pas à son mariage alors!
Je ne me sentais pas à l'aise à répondre à leur question et me contentai de prendre une gorgée de champagne.

A cet instant, surgit de la porte, une figure en habits rouges, clamant d'une voix ridiculement théâtrale : "Je suis la Mort Rouge!! Ne me touchez pas!!!"
Ce qui me fit recracher le champagne... Mathilde et Annaëlle riaient aux larmes : "Mais qu'il est con ce Cyril! Voilà qu'il ne manquait plus que ça! Un connard de Fantôme d'opéra! C'est soirée à thème on dirait!!"
S'en était trop pour ma part, je quittai les deux demoiselles dans une rage que j'avais peine à contenir, frayant la foule massée autour de ce spectre de pacotille. Lorsque je me tins enfin devant lui, les poings serrés, il me regarda avec des yeux de niais et me jeta : "Ohla l'ami! Hors de mon chemin!.. Je suis la Mort Rouge!" Les convives éclatèrent de rire, croyant que tout ceci faisait parti de la soirée. Je ne bougeais pas d'un centimètre et fixais intensément ce Cyril dans les yeux, avant de lui répondre sur un ton plus que menaçant : "Je ne suis pas ton ami".
La foule alors commença à douter, j'entendis des chuchotements, des questions, on a arrêté la musique idiote et Cyril face à moi était décontenancé. Il chercha assistance en regardant les autres mais personne ne réagit. Alors il bafouilla : "Heu... Ahah!.. mais heu... Ne sais-tu donc pas qui je suis? Je.."
A ce moment-là, je perdis mon sang froid et me jetai sur lui, lui allongeant une droite qui lui fracassa le nez. J'entendis des cris, des appels à l'aide, mais il était trop tard, je tenais ma proie entre mes genoux et ne la lâcherai que lorsqu'elle serait morte!  Je lui hurlai " De qui te moques-tu??? De quel droit te moques-tu de moi!!!!"
Le pauvre Cyril tentait de se dégager en gémissant : "Mais arrête putain!! T'es complètement flambé!! Mais aidez-moi il va me tuer!!!"
Deux hommes s'en mêlèrent mais je continuais de frapper.

Mathilde et Annaëlle regardaient la scène, hallucinées :
- Wow... Mais c'est qu'elle nous a ramené un sérieux malade la petite conne!
Sally déboula dans le salon, alertée par les cris. Elle m'appela, mais je ne la regardais pas. Elle recommença, j'entendis mon nom, j'entendis ses larmes et sa peur. Je levai le poing à nouveau mais le rabaissai aussitôt sans frapper. Les deux hommes en profitèrent pour me saisir par les épaules et me dégager de Cyril qui gisait sur le sol. Dracula et sa muse l'aidèrent à se relever, son nez pissait le sang. Le vampire lui assura qu'il n'avait rien de cassé. Je le regardais de loin avec cette envie de le tuer quand Vanessa vint me voir et demanda aux deux hommes de me relâcher.
Cyril le nez dans un mouchoir me cria : "J'vais porter plainte contre toi connard!! Pauvre malade!"
Vanessa coupa court à cet incident : "Allons, allons!  Un peu de calme. Cyril tu n'as rien de cassé, on va te soigner ça, tu feras ce que tu veux après mais pas chez moi!"

"Quant à vous, dit-elle en s'adressant à moi, belle prestation! Vraiment!  Va falloir vous calmer, j'ai pas franchement envie d'appeler la police à cette réception!"
Je baissai les yeux. Je devinais que Sally n'était pas très loin, mais je n'osais pas croiser son regard.
Vanessa reprit : "Venez, je vais vous mettre au calme et des glaçons sur votre main."

Morticia Addams, alias Vanessa, m'entraîna dans les couloirs de son immense bâtisse. Les peintures exposées aux murs nous suivaient du regard jusqu'au seuil d'un petit salon plus cosy que celui où se déroulait sa sauterie bourgeoise. Il y avait là un piano noir, un peu comme le mien mais, à en juger l'excellent état de l'instrument, je doutai un instant qu'il eut fait face un jour à un musicien du tempérament de Beethoven. Pas de partition, rien. Visiblement, le pauvre diable ne servait que de décorum, j'en avais mal au coeur.
Les hautes fenêtres donnaient sur une terrasse et une piscine éclairée par des lampes d'un design avant-garde. Ce petit salon sentait l'argent et la prospérité, un parfum de "m'as-tu vu" qui, même s'il donne un aspect merveilleux et enchanteur, ne refoule pour moi que la désagréable impression d'avoir été acheté et de me trouver là parce qu'elle me trouvait d'apparence assez beau pour s'accorder à son mobilier.
Elle alla derrière le bar, en sortit une poche de glaçons qu'elle me tendit généreusement.
Sur les murs, je remarquai un nombre effarant de photographies, aussi je fis mine de m'y intéresser ne doutant pas un seul instant que la photographe était elle. Des immeubles de New-York, des châteaux en Suède... et puis l'Opéra Garnier.
Inévitablement je restai face à cette dernière, trouvant le cliché admirable dans sa lumière et son angle.
Vanessa vint me rejoindre, deux coupes de champagne à la main, dont une qu'elle me tendit.
" L'opéra... Oui, celle-ci je l'ai faite pour Sally. Magnifique n'est-ce pas? Je la lui offrirai à son mariage. Etes-vous invité?"
- Non, répondis-je en buvant ma coupe.
- J'organise toute la fête ici. Il y aura plus de cent personnes, ce sera un vrai moment.
- C'est certain...

Je ne décollais pas de la photographie, j'y étais même perdu. Les bulles de champagne me montaient sans doute à la tête.
- Sally m'a dit que vous étiez photographe, une des plus renommée.
Vanessa balaya une mèche de cheveu dans un geste ample et hautain :
- oui, j'expose à New-York, au Japon, à Paris, en Inde et même en Russie. J'ai mon propre magazine et ce soir je voulais fêter ses dix ans de belle réussite. Vous êtes violoniste également à l'opéra, à ce qu'elle m'a dit. C'est marrant je ne vous vois pas "simple" violoniste...

Je la regardai amusé de cette réflexion :
- J'avoue, je suis un violoniste compliqué.
Elle se mit à rire.
- Vous avez de l'humour, j'aime bien. Et de l'élégance... quand vous savez rester calme.
Après quelques secondes de silence où je ne décrochais pas de la photographie, elle m'interrogea :
- Vous restez devant cette photo comme si vous y voyez autre chose. Qu'est-ce que vous regardez comme ça?

Le champagne délia ma langue et je lui répondis sans me faire prier :
- Avant il n'y avait pas tout ça. Avant il y avait des chevaux qui entraient sur le côté, des fiacres qui amenaient et emmenaient les abonnés. Il y avait des pavés et de la terre, il y avait des haut de formes et des robes magnifiques, des ombrelles... Les nymphes qui encerclent le monument n'avaient pas besoin de ceinture de métal pour les soutenir. Enfin bref... je suis un peu nostalgique, pardonnez-moi.
Vanessa fronça les sourcils d'incompréhension :
- Comment pouvez-vous être nostalgique d'une époque que vous n'avez pas pu vire?
Le nez dans mon verre, je me mis à bafouiller :
- Je... J'imagine que si j'y avais vécu j'en serais nostalgique. Voilà.

Ma grande dame en noir se mit à rire et me tendit une autre coupe :
- Vous pouvez enlever votre masque vous savez, on est entre nous et ce serait plus confortable pour vous.
- Il ne me dérange pas... Et d'ailleurs, si j'ai bien compris, le mystère est le thème de votre soirée.
- Oui, c'est vrai, mais...
- Alors je le garde, si vous le permettez.
- Très bien, comme vous voulez, me répondit-elle amusée.

Nous sommes restés comme ça, à bavarder au rythme des coupes de champagnes qui se vidaient. Elle me parlait de son empire financier caché derrière ses photographies, moi je lui racontais le pire caché derrière le rideau de l'opéra. J'admirais son visage et ses lèvres rouges. J'admirais en silence le mouvement de ses hanches et les courbes de satin noir tout le long de ses cuisses. Vanessa est une femme qui n'a pas que son savoir et son intelligence comme arguments... J'avais la délicieuse impression d'être en compagnie d'une luxueuse panthère, tout en velours et flatteries gratuites, mais impression doublée d'un certain malaise d'être seul ici avec elle, dans un salon où le champagne coule à flots et où la porte de la terrasse paraissait s'éloigner à chaque coupe vidée.
Un flash me sortit brutalement de ma rêverie.
Mon hôte passionnée de photographie n'avait pas pu s'empêcher de vouloir me capturer sur un de ses cliché.
La panique me gagna :
- Non, ça je ne veux pas. Donnez-moi l'appareil.
Elle se mit à rire de plus belle, ne comprenant pas pourquoi je me mettais dans cet état pour une simple photographie :
- Allons c'est rien, je voulais juste immortaliser le moment, si c'est pas bon je la retoucherai ou en fera une autre et..
- NON! ça n'est pas possible! donnez-moi cet appareil!

La colère montait de plus belle et la jeune femme comprit que je ne plaisantais pas lorsque j'essayai de m'emparer du numérique. Elle monta dans les tours elle aussi :
- Mais c'est quoi votre problème? Une photographie ça n'a jamais tué personne!
Elle se rapprocha de moi me tenant tête et d'un coup sec arracha mon masque en s'énervant :
- Je ne vois pas pourqu...

Elle se tut sur le coup, horrifiée, moi aussi.
Mais le premier à reprendre ses esprits ne fut pas le meilleur d'entre nous...
Je la giflai et repris mon masque avant de fuir par la terrasse.

Vanessa resta abasourdie un bref moment avant de s'asseoir sur son canapé, ne cherchant même pas à savoir si j'étais bel et bien parti de chez elle. La joue encore un peu rouge, elle avala d'un trait le reste de sa coupe. Sally fit irruption dans la pièce, inquiète de ne voir ni son amie ni son voisin de pupitre factice présent dans l'autre salon mondain. Lorsqu'elle entra, elle trouva sa meilleure amie immobile sur le canapé, fixée sur l'écran lumineux de son appareil numérique. Mon élève vint s'asseoir à ses côtés et lui demanda ce qu'il s'était passé.
Si Vanessa avait oublié la gifle dans sa coupe de champagne, elle avait malheureusement immortalisé autre chose... Elle tendit le petit appareil à Sally en lui disant :
- Va falloir que tu m'expliques pourquoi ton voisin de pupitre n'apparaît pas sur la photographie que j'ai faite de lui...

 

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(Raconté du point de vue de Sally)

 

Je ne savais pas quoi répondre à Vanessa, alors j'esquivai maladroitement :

- Je pense que tu as trop bu. Tu permets que je ferme la fenêtre, on gèle ici.

Mon amie hocha la tête.

En refermant la porte vitrée, j'espérais voir dans l'ombre la silhouette d'un habit noir que j'avais invité quelques heures avant. Mais la terrasse était déserte et il n'y avait comme signe de vie que le claquement lugubre de la bâche sur la piscine. Je retournai au chevet de Vanessa.

- Tu devrais te passer un peu d'eau froide sur le visage. Tout le monde t'attend au salon, ce sont les dix ans de ton magazine, on va pas rater ça, n'est-ce pas? Lui dis-je dans un sourire forcé.

Elle se leva en chancelant un peu, et gagna la petite salle d'eau discrètement, laissant derrière elle l'appareil sur le canapé.

J'attendis d'entendre l'eau couler dans la pièce voisine avant de le prendre et d'en effacer toute trace fantomatique.

" Pas de preuve, pas de fantôme." pensais-je.

 

Lorsque mon amie réapparut dans le salon, je retrouvais face à moi, un visage plus souriant et le charme lumineux de cette grande dame en noir. Je m'empressai de la rejoindre et de l'emmener bras dessus, bras dessous célébrer son succès avec ses amis. Je misais beaucoup sur eux pour qu'elle passe une bonne soirée qui lui fasse oublier au réveil cette fâcheuse histoire de photographie.

La fête reprit comme si rien n'était arrivé. Même Cyril avec son pansement sur le nez riait  à gorge déployée et venait me taquiner dans un discours pas toujours cohérent fortement imbibé d'alcool :  "Et Sally! Alors il est où l'autre cinglé que je lui rende la monnaie de sa pièce! hein?! AHahhAHahahAH!!"

Je ne répondis rien à ces piques, pensant soudain que mon professeur l'aurait bel et bien assassiné si je n'étais pas intervenue.

Les deux pimbêches, Annaëlle et Mathilde posaient sur moi des regards accusateurs et perfides. J'imaginais toutes les conneries qu'elles allaient faire circuler sur mon compte et sur celui d'un homme dont elles étaient loin de connaître la vraie... nature. Mais... la connaissais-je seulement, moi, la nature de ce fantôme? Et s'il était vraiment dangereux? Et si j'étais bêtement aveugle?

J'observais Vanessa de temps à autre, m'assurant que tout allait joyeusement bien dans son salon et au fil des heures, tout m'apparaissait ici plus monstrueux et plus répugnant que le comportement et le visage de celui qui avait fuit par la fenêtre.

Alors je me mis à rêver, fixant les broderies colorées de ma robe et les petits boutons de nacre qui ornaient les coutures. J'admirais la finesse de l'ouvrage et me laissais bercer par la douceur de l'étoffe et ses reflets bleu-nuit. J'avais comme une envie de pleurer songeant que cette toilette ne m'appartenait pas et qu'elle m'avait été prêtée par quelqu'un dont on se moquait. Et puis j'avais soudainement envie, moi-aussi, de me volatiliser par la fenêtre.

 

Vers les 3h du matin, je décidai de quitter la fête. Embrassant Vanessa sur le seuil, elle me promit de tout orchestrer pour mon mariage luttant contre un état d'ébriété qui me rassura quant aux souvenirs effacés de son appareil. Le taxi attendait patiemment et lorsqu'enfin je m'y engouffrai je ne pus m'empêcher de lâcher un soupir de soulagement.

"Vous allez où mademoiselle?" me demanda le chauffeur.

" Place de l'opéra", lui répondis-je. Ajoutant en moi-même; "j'ai un costume à rendre à son propriétaire".

 

Le moteur ronronna et je me laissais envelopper par la petite musique douce à la radio.

 

Arrivés aux abords du palais Garnier, j'indiquai au taxi de me laisser rue Scribe, puis lui réglai la course.

J'attendis de le voir disparaitre au coin de l'avenue avant de me glisser dans les ombres du monuments. J'avais toujours sur moi la petite clé que mon professeur m'avait offerte pour accéder à ses caves.

Basculée de l'autre côté du mur, dans la nuit et l'humidité, je me demandai soudain si c'était la meilleure chose à faire d'entrer dans son domaine sans qu'il en soit averti.  "Tant pis" me dis-je. Il fallait de toute façon que je récupère mon instrument et mes affaires, aussi je me mis en route vers la salle de musique.

 

Aucun bruit là-dessous, pas l'ombre de quoi que ce soit. Je poussai la porte de bois et entrai donc dans la pièce. Le piano noir était fermé. Ce gros monstre dormait paisiblement dans la pénombre. Mais pas depuis longtemps.... je remarquai jonchant le sol, des feuillets griffonnés de musique. Me penchant pour essayer de décrypter, je caressai le vernis noir en lui chuchotant ; "toi, tu as du subir la colère de ton propriétaire..."

Je décidai de ne rien toucher d'autre que mes affaires. Sous l'oeil endormi du gros monstre de musique, j'ôtai le costume soigneusement pour remettre mes habits usuels et laisser sur son dos une bien jolie toilette accompagnée d'un petit mot de remerciements.

 

Je saisis ensuite l'étui de mon violon mais en tournant les talons pour quitter les lieux je poussai un cri en me retrouvant nez à nez avec Erik.

- Tu m'as fait peur, je ne t'ai pas entendu entrer.

Mon fantomatique professeur restait aussi immobile et inexpressif qu'une statue de cire. Les ombres lui donnaient un air terrifiant, accentuant les contours de son masque et les creux de ses joues. Les mains dans les poches, il se donnait une fausse allure de décontraction et dans sa voix une véritable menace.

- Qu'est-ce que tu fais chez moi à cette heure-ci? Je ne t'ai pas autorisée à venir ici en dehors des heures des cours. Dit-il sur un ton sombre qui me mit mal à l'aise.

- Je... Je suis venue te rendre la robe et...

- ça pouvait attendre, me coupa-t-il.

- Oui... mais je me voyais mal rentrer chez moi avec une toilette pareille et je voulais récupérer mon instrument et mes affaires.

Il regarda sans bouger mon violon, puis son piano avant de me répondre dans un sourire crispé peu convainquant :

- Certes, ça se défend.

 

Dressé dans l'encadrement de la porte, il me bloquait le passage, silencieux comme s'il attendait autre chose. Je resongeais à la soirée qui avait mal tournée, au nez de Cyril, à la gifle de Vanessa et à la porte fenêtre laissée ouverte. La peur me mit en alerte peu à peu.

- Ecoute.. je suis désolée de t'avoir entraîné dans cette soirée, je..

- je n'avais qu'à refuser d'y aller, m'interrompit-t-il sèchement.

Je baissai les yeux sans trop savoir quoi dire.

- J'ai supprimé la photo compromettante, Vanessa a beaucoup bu, je ne pense pas qu'elle s'en souviendra.

Il me regarda droit dans les yeux, d'une façon plus menaçante encore :

- Je suppose que je devrais alors te remercier.

Je déglutis:

- Ce serait approprié, oui. Répondis-je fermement et sur un ton aussi glacial que le sien, alors que j'étais plutôt morte de trouille dans cette cave face à lui.

 

Il eut une seconde d'hésitation et me laissa l'avantage :

- Alors merci. dit-il en esquissant un sourire.

Le voyant toujours me bloquer le passage, la terreur commença sérieusement  à me saisir. Je m'efforçai de ne surtout pas la lui montrer et de feindre une pleine confiance en moi. Je n'étais pas rassurée du tout mais je redoublai d'effort pour lui signifier qu'il ne m'impressionnait pas. Quelque part il m'invitait lui-même à lui tenir tête, par défis ou par je ne sais quoi. A cet instant je me sentis empêtrée dans un piège qu'il avait tendu et dont il gardait la seule issue. La panique battait de plus en plus fort, je me mis à douter et à craindre que mon professeur ne soit en réalité qu'un monstre dont j'étais désormais prisonnière. Je vis ma vie se terminer ici, imaginant les pires atrocités. Finalement... que savais-je de lui? Rien.  

Et en plus c'est un fantôme pas des plus sympathique qu'il soit si l'on en croit les rumeurs... Le machiniste retrouvé mort l'autre jour, tout le monde dit que c'est lui qui l'a tué. Il me sembla tout à coup que jamais je ne sortirais vivante de cette cave.

Erik restait affreusement silencieux et stoïque, vissé devant la porte avec cet air redoutable de prédateur, mais il avait toujours les mains dans les poches. C'est sans doute ce dernier détail idiot qui m'encouragea et me poussa à ne pas montrer ma peur et à lui demander d'égal à égal :

- Tu veux bien me laisser passer maintenant? J'aimerais rentrer chez moi. S'il te plaît.

Après quelques secondes qui me parurent des heures, il me regarda à nouveau droit dans les yeux :

- Bien sûr, me répondit-il froidement, en s'écartant de la porte.

 

A nouveau immobile il me suivait du regard alors que je traversais le couloir. Pas de "bonsoir", pas de "bon week end" échangé ni aucune formule de ce genre. Je le sentais m'oberver, je me retournai comme prise de remords :

- Au fait, lundi... le cours tient toujours? Lui demandai-je avec inquiétude.

- Seulement si tu veux toujours y venir... Sourit-il avant de poursuivre ; " Evite de rentrer  à pieds. Un taxi t'attend sur le parvis, il te ramènera chez toi."

 

Ce qui me surprit beaucoup....

Un timide "merci" s'échappa de ma gorge avant de filer par le couloir.

Lorsque je poussai la dernière porte, j'inspirai profondément l'air frais de cette nuit d'hiver, soulagée d'être sortie de l'opéra saine et sauve. Puis en marchant vers l'imposante façade, je me trouvais bien idiote d'avoir cru un instant que ma vie avait été en jeu ou que j'allais me retrouver prisonnière. J'en venais aussi à me demander comment j'avais pu hausser le ton sans montrer que j'étais terrorisée. Jamais je n'avais été capable de faire ça avant....

Une voiture garée sur le parvis me fit des appels de phares.

Je souris et me dis en moi-même;

"Je crois que tu ne m'enseignes pas que la musique, cher Erik. Le taxi tu l'as forcément appelé avant de me foutre la trouille..."

 

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@Trappe d'Elise

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