O2

Cinq niveaux sous le sol parisien, au beau milieu de la nuit  il y a une cave faiblement allumée. Noyée dans la nuit, une lumière jaunâtre éclaire mon bureau et mes feuillets. J'ai dans la tête les échos d'une vie passée qui n'est pas la mienne, que je revêts le temps d'une ivresse que je dédie à la musique. J'avais en ce temps ancien, un habit noir et j'avais le pas élégant. J'arborais un sourire éphémère sous un masque. J'avais la main ferme lorsque je saluais Charles Garnier. Je me souviens des nappes d'eau sous l'opéra que nous n'arrivions pas à drainer. Je me souviens des noms des entrepreneurs et des plans de ce qui devrait être plus tard un opéra. Celui de la rue Le Peletier avait brûlé, aussi, il en fallait un nouveau au coeur de Paris. Quand j'y pense... Les nymphes tout autour du bâtiment ont fait scandale et Charles dû payer sa place le soir de l'inauguration, le 5 janvier 1875. J'aurais fracassé toute la haute bourgeoisie quand il m'a annoncé cela.

Sous la lumière jaunâtre, j'oublie votre époque et retrouve la mienne. J'inscris à la plume des petits ronds noirs, des petits ronds blancs. Ils s'unissent en parfaite harmonie. Je souris, encore, me demandant pourquoi les Hommes ne sont pas capable de ça. Sur le papier, c'est toujours très simple. On trace des barres de mesures, des crescendo, des piu mosso et puis les accords se construisent comme des buildings . Mais dans la vraie vie, les barres deviennent une prison et tout le reste ne devient que conflit et signe d'empire financier. L'autre jour je me suis arrêté dans une avenue de Paris, ne sachant plus qui j'étais. Ainsi, je regardais les badauds. Etrange ballet, plus ridicule que celui que je vois sur scène!

La grâce leur manque et l'Art n'existe pas boulevard Haussmann. Je les regarde danser entre les voitures, pour courir adorer leur dieu consommation. Je souris, encore. On me dit "belle cravate monsieur!", je laisse évanouir le compliment songeant un instant à rien. Sous la lumière jaunâtre, j'ai la plume qui accélère, qui griffe le papier de petits ronds. J'ai le souffle qui suit et s'amplifie. La plume continue de danser sur son ivoire, au rythme saccadé des narines. Non pas ce soir... non pas ce soir. J'avais prévu de dîner avec les Muses et de savourer une symphonie, mais le souffle devient plus profond. Il va chercher dans les basses de mes poumons des atomes d'air que je n'ai pas. Il essaye, maintes et maintes fois d'aller puiser tout au fond de moi, mais tout au fond de moi il n'y a rien. Alors il cherche encore et encore, accélérant la cadence, creusant mon âme et mon corps. J'ai la gorge qui se déchire, le son rauque d'un râlement. Tout s'accélère. L'oxygène semble me manquer, mais en fait c'est tout l'inverse; j'en ai trop. Tellement trop que les yeux s'envolent dans les paupières. Accroché à la plume j'écris ces lignes pour ne pas oublier que je suis vivant ou que je l'ai été. Le souffle s'emballe et finira en syncope, c'est certain, mais mes mains connaissent l'alphabet sans avoir besoin de lui pour inscrire sur un papier ivoire des lettres et des notes. Boulevard Haussmann, j'ai vu tant de couleurs, tant de gens différents. J'y ai vu dans le regard de cette belle demoiselle, mon époque, éteinte. Elle avait sur ses épaules, une écharpe de soie comme les femmes à cette époque. Elle avait le rouge sur ses lèvres et l'ambre dans ses yeux. Elle avait cet air intemporel qui m'a fait vaciller. Elle avait sur les joues un léger fard rose et lorsqu'elle m'a dit "pardon" pour m'avoir bousculé, elle avait ce sourire que je croyais disparu. Elle ne m'a laissé qu'une note fruitée, d'une fragrance que je connais bien mais que j'avais oubliée. Elle ne m'a laissé qu'un souvenir, mais elle me l'a donné comme on offre une pomme d'amour à un enfant dans une fête foraine. Tourne, tourne petit carrousel. Tourne comme le monde, tourne dans les jardins des tuileries  tourne dans les plafonds  de Garnier, ce soir tu m'entraînes car mon souffle me lâche. Ah le diable! Moi qui croyais ces deux bonbonnes de poumons assez intelligentes pour être autonomes!! Sous la lumière jaunâtre de cette cave, j'écris pour ne pas me retrouver dans le noir. J'écris des guirlandes de mots que j'enroule tout autour de dessins et de musiques. J'entends cette vie qui n'est pas la mienne, qui tape et qui frappe. J'entends les sabots des chevaux sur le pavé de la rue Scribe. J'entends les cris des petits rats, j'entends les rires des machinistes ivres morts dans le grenier. J'entends trop de chose en même temps. Deux époques, deux vies qui s'entrechoquent. Deux vies qui se percutent et se regardent en chien de faïence. Deux vies qui se croisent et se contemplent. Je ferme les yeux, gonfle ma poitrine et laisse l'air filer entre les lèvres tout doucement. Une fois, deux fois, trois fois. Le souffle me répond, il m'écoute enfin et bat tranquillement. La plume a vomit sur le papier des mots accidentés. Elle a saigné des tâches noires et puis la ligne suivante, elle a repris sa valse. Elle me dit alors en son encre que ce deux vies n'ont jamais été qu'une seule, que le souffle s'enivre d'oxygène et qu'il ne faut pas l'écouter. Elle m'apprend par sa plume à tenir la mesure, une, deux, trois. Elle se fait métronome et guide mes pas, une deux, trois, elle est là. Une deux, trois, je suis là et elle me fait voir cette belle demoiselle au foulard de soie. Elle me montre que mon époque et la vôtre n'ont rien de si différent. Elle m'apprend à écouter. Elle parle beaucoup mais toujours en silence. Elle m'enseigne le tempo de mon souffle et impose que tout se pose en prose pour calmer le jeu. Serein, grâce à elle, je pose ma plume sous la lumière jaunâtre de ma cave, songeant à cette belle demoiselle que j'aimerais revoir boulevard Haussmann. Elle avait les mêmes yeux que moi, c'est sans doute pour cela que je m'y suis vu. Elle avait tout d'un fantôme; la pâleur et la grâce, mais pas la laideur. Elle avait ... tout ce qui me manque aujourd'hui et que j'aimerais revoir. Elle avait tout ce que j'ai perdu...

 

ES.

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