Mama Nweka

Je grimpai deux par deux les marches étroites et bancales d'un petit escalier en colimaçon.
C'était au troisième d'un immeuble vétuste, coincé dans une impasse sans vie. Il s'échappait des portes voisines, des pleurs d'enfants, des éclats de voix et des odeurs de cuisine épicée. Un léger piment m'irrita la gorge au second, quand enfin au troisième, je reconnus sans pouvoir l'étiqueter, un parfum étrangement familier. J'avançai sans un bruit, le visage noyé dans mon capuchon, scrutant une à une les portes des appartements, quand l'une d'elle s'ouvrit en râlant.
Je m'approchai.
Le parfum familier devint plus fort et une voix sans visage m'accueillit alors que je n'avais pas même passé le seuil.
"Entre, que l'on regarde ça."

J'entrai sans me faire prier davantage dans le cabinet insolite de ma Reine, Mama Nweka, c'est ainsi que je l'appelle, parce qu'elle veille sur nous autres fantômes éparpillés à Paris. Elle adore les bijoux clinquants et les grosses pierres colorées. Elle peint ses lèvres en rubis et s'habille de tissus Africains, finement brodés d'or sur un ciel bleu royal orné d'animaux bizarres au long cou.
C'est une dame d'un certain âge... peut-être 300 ou 400 ans, héritière des magies de peuplades aujourd'hui éteintes.
Une sorcière? Non... Mama Nweka n'est pas une sorcière. Elle a autrefois fait usage de Vaudou, mais n'a jamais été convaincue de son efficacité.
 
Elle me reçoit dans son royaume, un large sourire éclatant, secouant les perles d'une couronne de soie et de satin trônant sur sa tête. La pièce est sombre et encombrée de livres, d'objets et de souvenirs que le temps a entreposé-là en méticuleux archéologue pour le plus précieux des musées. Des voiles d'encens dansent tout autour de la table, fines fumées délicates de havane et de cèdres, qui me rappellent les salles enfumées de la Nouvelle Orléans, où la musique Noire danse avec elles. Elle ajuste sa toilette et le panache de sa large silhouette, avec la mollesse d'un éléphant. Son humour a le don de me faire sentir déjà mieux une fois chez elle.
"Ah si je n'étais pas aussi large, je fatiguerais moins mes pauvres os pour te saluer!"
Lorsqu'elle se leva, le parquet se plaignit et les bibelots des vitrines frissonnèrent. Et lorsqu'elle s'assit de nouveau, le fauteuil s'éreinta dangereusement...
Installée derrière sa table noyée de paperasses, ses formes généreuses assises devant elle, elle me regarda avec compassion :
 "Alors, blanc bec. Enlève-moi ton bardas, j'y vois rien et dis-moi ce qui t'amène". plaisanta-t-elle.
 
Je retirai précautionneusement mon capuchon, le seul effleurement de tissus sur ma peau me faisant un mal de chien. Une fois le vêtement replié sur mes épaules, je sentis un regard... maternelle le caresser. j'essayai alors de lui expliquer, mais Mama Nweka m'interrompit.
"Dis-le moi en notre langage, c'est plus prudent."
Alors je m'expliquai ainsi :
" Et's tzalem H'ackbetz yoktra eht izÄhé wil diÜmen Kvert ôk tha-Kjà£hel. Eyo`v thobah'tt käv."
 "Ah...fit-elle. As-tu le masque avec toi?"
Je le lui tendis.

Il règna dans ce cabinet d'un autre monde, un silence capitonné. Ma Reine examinait l'intérieur de cet artifice, fronçant les sourcils de temps à autre. J'avais devant moi, une joaillière à l'oeil noir penchée sur un visage factice blanc. Elle sortit de ses tiroirs de minuscules quilles, comme celles qu'on accroche généralement au collier des chats de compagnie, puis les ouvrit une par une et se mit à peindre sur une palette d'ardoise, une mixture étrange. Intrigué et silencieux, je suivais des yeux, ses larges mains potelées butiner de flacons en flacons, admiratif de son savoir et curieux de cette recette qu'elle concoctait. Elle soupira un instant avant d'appliquer sur le cuir interne du masque, par endroits seulement, des touches de sa potion. Puis dans un sourire de satisfaction, elle posa sur son large nez, de toutes petites lunettes violettes et se leva avec bien des difficultés. "C'est bon pour lui, faut le laisser sécher sous la lampe, voyons voir ce qu'il couvre maintenant..."
Elle s'approcha de moi et lorsqu'elle vit que par instinct, je me tenais prêt à riposter, elle secoua la tête :
 
" Voyons voyons.... j'ai commencé à te soigner tu avais encore des couches, alors ne va pas me craindre tout de même! "
Je baissai ma garde.
 
Elle mis son index sous mon menton et m'inclina la tête légèrement en arrière pour mieux l'inspecter. Les yeux fixés sur un point vague dans les étagères, je sentis la pulpe d'un de ses doigt toucher une cicatrice. Une douleur vive me fit alors sursauter. A gauche puis à droite, j'obéissais à son index, redoutant à chaque instant qu'elle me touche une nouvelle fois. Mais cela n'arriva pas. Elle fredonna une petite chanson africaine qui me fit fermer les yeux et me relâcher. J'imaginais ses perles au-dessus de mon front, son oeil savant et sage interroger chaque plaie. Mama Nweka, elle a le profil généreux, le sein et le pas lourd, mais elle a dans ses mains toute la douceur d'une abeille. J'écoutais sa chanson, bercé par le timbre aéré de sa voix. Derrière mes paupières, je voyais alors les animaux étranges de ses étoffes courir et danser dans des paysages imaginaires. Je ne sentis rien lorsqu'elle releva doucement ma manche. Je ne sentis pas qu'elle injecta dans ma veine sa berceuse africaine.
Je l'entendais chanter doucement avant de s'éloigner. Et puis je l'entendis me demander de compter.
Un... deux.... trois... qua....
Et je n'entendis plus rien.

 

ES.

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@Trappe d'Elise

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