Partager l'article ! Acte III - scène 6: Je suis parti dés l'aube, ne trouvant pas le sommeil, errer entre les pierres tombales du cimetière du Père Lachaise. Le ...
Je suis parti dés l'aube, ne trouvant pas le sommeil, errer entre les pierres tombales du cimetière du Père Lachaise. Le soleil baillait encore entre les arbres lorsqu'une voix de gamine m'interpella :
- Je n'aime pas voir de fantôme dans mes allées. Tu troubles le repos des miens. Va-t-en, retourne à l'Opéra!
Déboula devant moi la silhouette d'une gamine de 16 ans, mèches rebelles sur les yeux, et bulle de chewing gum accrochée à ses lèvres. L'âge ingrat et ses yeux en amande, elle s'avança vers moi, vêtue d'un jeans insolent qui lui embrassait les hanches et d'une paire de converses à peine lacées. Elle avait cet air supérieur d'adolescente noyé dans des tagliatelles blondes et un vieux Tee-Shirt de fashionita avec une tête de mort en perle.
Je lui souris amicalement :
- Rassure-toi je ne suis pas venu troubler ton hôtel. Juste venu ici chercher un peu de repos.
Le jeune fille se mit à rire en rabattant autour de son cou l'énorme casque coloré d'où j'entendais s'échapper des accords de Métal et des basses fortement marquées.
- Je sais bien ce que tu cherches dans mes terres. Tu ne trouveras pas un seul de tes os ici, je te l'ai déjà dit.
- Peut-être pourrais-tu m'aider à retrouver ma dépouille, lui répondis-je.
Elle claqua sa bulle de gomme entre ses dents et me rétorqua :
- Ta dépouille est dispersée, tu le sais très bien. Ta tête, peut-être se trouve dans les catacombes et le reste dans une fosse commune. C'est pas mon boulot de m'occuper des corps. Moi je suis comme un anesthésiste, j'endors pour l'éternité et laisse les Hommes prendre soin des dépouilles selon leurs cultes.
Tu peux hanter tous les cimetières du monde, jamais tu ne trouveras ta tombe. Retourne à l'opéra, Erik.
Je restais planté là comme un imbécile malheureux, cherchant quelque chose à répondre mais je n'ai pas trouvé. L'adolescente me regardait avec un air de dépit, puis, sans doute par compassion, m'invita à marcher en sa compagnie.
- Pourquoi vouloir faire face à ta dépouille quand toi tu portes un masque? me demanda-t-elle.
- J'aimerais savoir qui je suis, me prouver que j'ai existé.
- Ha! s'exclama-t-elle. Tu es comme les Hommes; tu cherches ailleurs pendant des années ce qui est sous ton nez. Fantôme ou Szelem, tu n'as rien appris et tu ne vois rien!
- Alors enseigne-moi... lui répondis-je.
Elle s'arrêta, prise d'un curieux mélange de lassitude et d'énervement. Après quelques instants de silence, elle me dit posément :
- Tu ne trouveras pas tes restes, accepte-le. En revanche, tu m'es agréable, aussi je te donne ceci.
Elle me tendit une petite faux et une minuscule clé en argent accrochées à un anneau de cuivre;
- Ceci t'appartient. Trouve ce que ce cette clef peut bien ouvrir et tu trouveras peut-être une part de ton identité.
Je regardai stupéfait le petit objet dans ma paume:
- Comment pourrais-je trouver ce qu'elle ouvre?
La gamine me sourit amicalement, son petit air mutin faisant briller ses yeux verts :
- Retourne à l'opéra docteur Faust. Tout est là-bas, comment peux-tu ne rien voir?
- ... Faust? répétai-je bêtement.
Elle remis son casque hurlant sur les oreilles et s'en retourna dans les allées ombragées, me lançant d'un rire moqueur en s'éloignant:
- Acte III, scène 6, petit fantôme de l'opéra! Acte III scène 6!! Ahahahha!
Je restais là comme une grue, planté au croisement des allées. J'entendais même les morts se foutre de ma gueule.
"Acte III, scène 6...." tournait en boucle dans ma tête.
Faust, oui bien sûr...
Acte III, scène 6 de Faust...
Me remémorant le livret, je compris ce que cette clé ouvrait. Je partis en courant, piqué par cet espoir de trouver enfin qui j'étais et en ne cessant de penser une seule seconde à cet Acte III scène 6...
Je suis un fou, courant au travers des avenues parisiennes, avec dans la tête, Marguerite qui chante :
"Que vois-je là?...
D'où ce riche coffret peut-il venir?... Je n'ose
Y toucher et pourtant... -- Voici la clef, je crois!...
Si je l'ouvrais!... ma main tremble!... Pourquoi?
Je ne fais, en l'ouvrant, rien de mal, je suppose!..."
M'engouffrant dans les sombres boyaux du métro, je file droit devant moi, guidé par la fée électrique et ses longueurs de câbles qui sillonnent les murs. A droite, à gauche, puis trois pas dans le noir complet, claquer le talon sur un vieux clou pour qu'il ouvre la gueule de ma trappe. L'odeur putride des égouts est infecte, mais qu'importe. La musique parfume l'esprit et je ne pense qu'à ce coffret qu'il me faut retrouver.
L'humidité infiltre les murs et ma chemise, le lac n'est plus très loin. Je pousse, je tire d'anciens mécanismes que j'avais posés là jusqu'à tomber en roulé-boulé, projeté sur un sol poussiéreux. J'entends derrière moi le pan de mur qui retombe lourdement et puis ce silence qui souffle sur les rives du lac.
Reprenant mon souffle à quatre pattes, Marguerite hante à nouveau mes oreilles. Faust fut joué en 1875 au Palais Garnier. J'y étais. Le coffret dont elle parle doit être stocké quelque part à la centrale des costumes au quatrième ou à l'atelier des décors. Retrouver cet objet plus de 100 ans après... est-ce seulement possible?
Je soupire et me relève dans un habit souillé de boue et de sueur. J'ai sur mes mains toute la crasse des sous-sols parisiens et décide alors de les laver dans le lac.
Accroupi sur la rive, la nappe noire me renvoie mon image, elle m'insulte, elle se moque et je l'entends rire. Je m'agace tout seul, mon sang monte et de rage je finis par plonger dans les eaux sombres. C'est de toute façon le plus court chemin pour rejoindre mes appartements... mais c'est aussi le plus froid.
Nager quasiment en aveugle jusqu'au pilier nord, puis encore quelques brasses en passant sous l'arche et enfin s'agripper à ce bon vieux bloc de béton et se hisser hors de cette encre noire mortuaire.
Je reprends ma course vers les ateliers, semant sur mes pierres des flaques d'eau sale.
Jour férié aujourd'hui, par chance, personne ne suivra mes traces, mais la prudence est de mise aussi, mieux vaut-il emprunter les couloirs sombres et les escaliers en fer, plutôt que le chemin de marbre et de dorure.
Au quatrième, à la central des costumes, tout est éteint. Les robes tombent parfaitement sur leur cintre. A les regarder trop longtemps, je les vois parfois respirer et me souviens de cette soirée costumée des plus mémorable avec mon élève, Sally. Mais ce que je cherche ne se trouvera pas ici. Dégoulinant sur le sol, je me repasse le film d'une vie très lointaine et dont il ne me reste que des flashs. Le coffret ne peut pas être en réserve et il n'a pas été vendu. J'ignore comment je le sais, mais c'est une certitude.
Il doit se trouver encore dans l'atelier des décors, qu'on nomme bien souvent l'atelier de bricolage.
En entrant dans cette vaste pièce, je me perds dans une multitude de rêveries éveillées à chaque accessoire que je regarde, posé-là soigneusement. On y prépare, répare, restaure des diadèmes, des éventails et toute sorte de petits objets. Je glisse au milieu des boites de perles, des rubans de satin et des armatures finement torsadées. Je déambule silencieusement parmi ces trésors d'artisanat, ne touchant à rien. Les immenses étagères murales craquent d'objets en tous genres étiquetés et rangés. Le coffret est dans cette pièce, c'est certain, mais où?
Dans ma poche trempée, je sens le petit porte-clés que la Mort m'a donné. Un anneau en cuivre, une faux en argent. Je souris et me précipite vers la troisième étagère, où sont rangés différents métaux et alliages. Ce que je cherche dois se trouver dans l'une des caisse glissée sous le meuble. A genoux, je fouille nerveusement la première sans y trouver mon bonheur, puis une seconde, une troisième que j'ai peine à attraper, tout au fond, planquée contre le mur. J'ai le bras un peu court, me mettant à plat ventre je finis par mettre la main sur la poignée et enfin .... non. le coffret ne s'y trouve pas.
Adossé contre l'étagère, le costume trempé qui me colle à la peau, je tourne et retourne le petit porte-clé, découragé. Le froid me fait grelotter, peut-être devrais-je abandonner, je ne trouverai rien.
Puis, au bout de quelques minutes, je me remets à plat ventre et tends à nouveau le bras sous l'étagère. Il n'y a plus de caisse et ma main tâtonne sur des amas de poussières, des éclats de cuivre et de fer. Je n'aime guère mettre mes mains dans un trou noir comme celui-là et redoute un piège à souris, quand je sens au bout des doigts une ficelle accrochée à un anneau. J'essaye de le ramener à ma vue, mais il est bloqué. Je tire et j'insiste, puis m'énerve tellement après cet appendice qu'il finit par céder en ouvrant une petite trappe dans le mur. J'en ressors victorieux un coffret de bijoux, de 1875.
A cet instant, je repense malgré moi à ce que chante Marguerite et j'en comprends l'émotion :
"Que vois-je là?...
D'où ce riche coffret peut-il venir?... Je n'ose
Y toucher et pourtant... -- Voici la clef, je crois!...
Si je l'ouvrais!... ma main tremble!... Pourquoi?
Je ne fais, en l'ouvrant, rien de mal, je suppose!..."
La petite clé épouse la serrure et tourne sans la moindre gêne. A l'intérieur de la cassette, le vieux collier de Marguerite, les boucles d'oreilles d'antan qui avaient brillé ce soir-là dans l'air des Bijoux. Toujours adossé contre mon étagère, je suis un vieil homme qui retrouve dans le grenier le coffre à jouet de son enfance.
J'essuie mes mains contre mon pantalon trempé et retiens les gouttes de mon front ne voulant pas salir ce trésor. Mais... retrouver les bijoux de Marguerite ne m'apprend rien sur mon identité. Pourquoi avoir caché ce coffret ainsi s'il ne contient rien d'autre que cela? Ce n'est pas moi qui ai caché ça ici, ça ne peut pas être moi! Pourquoi??? Pourquoi??? Pourquoi????
De la joie, je repasse à la colère, ne comprenant rien à cette mascarade. Fatigué, trempé, tout ça pour des bijoux d'opéra dont je n'ai pas grand chose à faire! La Mort s'est moquée de moi! Je frappe de rage le meuble qui bloque mes genoux et laisse échapper le coffret sur le sol.
Les petits casiers s'en échappent, les grosses perles du collier roulent. Je les écoute s'enfuir sous l'étagère sans même les regarder, lorsque je sens quelque chose de froid finir sa course contre ma main.
Intrigué par ce petit anneau d'or que je trouve trop masculin pour être dans cette boîte à bijoux, je le ramasse et le regarde de plus près.
Pas de ciselure, pas de pierre, rien. Un anneau dans sa plus simple expression, qui, en le regardant me rappelle le visage d'un bijoutier à Vendôme il y a longtemps.
A l'intérieur, mon nom y est gravé...
Je souris, ferme les yeux et remercie la Mort en silence de ce précieux cadeau.
ES